Parce qu’il y a toujours une vieille…

Lors des Imaginales 2019, j’ai participé au match d’écriture organisé par Présences d’Esprits et la BMI.

Le match se déroule en équipe de trois. Trois thèmes sont tirés au sort. Chaque membre choisit un thème. Il est possible de choisir des contraintes qui offrent un peu de temps supplémentaires.

 

Mon thème : un mythe par jour

Ma contrainte : un explorateur qui n’est jamais sorti de chez lui.

 

Je vous présente le texte sans retouches (juste relu pour évacuer les fautes et autres coquilles).

 

Je vous souhaite une bonne lecture et n’hésitez pas à me laisser un petit mot.

 


Parce qu’il y a toujours une vieille…

 

 

Un coup à droite, un coup à gauche. Pas de voiture. Fati coupa la route au petit trop. Prudence est mère de sureté. Elle creusa encore un peu plus le sillon dans le champ de blé. Si le paysan la choppait, elle risquait un bon coup de fourche. Puis la gamine se glissa dans la forêt. Après quelques sauts de cabris par-dessus troncs et rus, elle arriva à la misérable chaumière située à la lisière d’une clairière. Elle frappa à la porte tordue qui ne fermait pas. Comme toujours, il n’y eut pas de réponse. L’angoisse la saisit, encore, que l’endroit soit vide. Sa main anxieuse baissa la clenche et sa tête se faufila dans l’ouverture.

Dans un rayon de poussière, une vieille femme tricotait sa laine peluchée dans son fauteuil délavé. Comme la veille, et puis l’avant-veille. À croire que cette ancienne ne bougeait jamais de son trône de tissu. Fati entra d’un pas hésitant. Bien qu’elle vienne depuis des semaines, elle appréhendait toujours ce lieu étrange qui semblait occupé uniquement par sa propriétaire aux airs de grand-mère et des livres. Et quelle quantité ! Plus que dans la petite bibliothèque du village ! Plus qu’au CDI ! Et surtout bien plus que chez elle où seuls régnaient ces manuels scolaires.

Rabattant la porte derrière elle, l’odeur de vieux cuir des anciennes reliures des ouvrages sans âge s’accapara ses narines. Mieux que la fumée de beuh que ces camarades appréciaient tant ! Alignées en rand d’oignon dans les étagères, les tranches titrées d’or proposaient un arc-en-ciel usé par la pluie. Parfois, un petit bibelot – arme, bijou ou statuette – creusait des trous dans les rayonnages.

— Bonjour.

Son salut émergea à peine de sa gorge. Cette vieille femme l’intimidait autant qu’elle la fascinait. Pour un peu, elle s’attendait à voir le grand-méchant loup lui bondir dessus. Mais il n’y avait que des mites qui sortaient de sa laine misérable.

— Connais-tu le mythe de la naissance d’Athéna ?

Si l’ancienne à tête de sorcière évoquait sans arrêt des récits d’un autre temps, elle se montrait avare en palabre aimable.

Fati hocha le menton pour dire non. Elle savait les grandes lignes, mais l’aînée lui en apprenait toujours plus. La collégienne s’installa à même le sol, en face d’elle.

— Zeus, encore une fois, vivait une aventure amoureuse avec une océanide, Métis. Une fille peu avisée si l’on tient compte qu’elle était la déesse, entre autres, de la prudence et de la sagesse. S’acoquiner avec le souverain de l’Olympe n’est jamais chose raisonnable. Certaines en ont payé le prix fort hélas. Ouranos mit en garde le roi des Dieux : un mâle né de Métis le conduirait à sa perte. En digne fils de son père, il avala l’océanide. Grand bien lui fasse pour sauver son trône, mais bien mal lui en prit. Zeus fut accablé par de terribles maux de tête. Il fit appel à Héphaïstos pour lui fendre la cervelle.

Chouette, une histoire de trépanation ! Est-ce que ce mythe évoquait cette pratique médicale ? Elle se garda bien de poser la question. Après le récit, peut-être.

— De l’entaille émergea Athéna, armée, casquée ; la lance dressée et bouclier au bras. Elle poussa un hurlement si puissant que toute la demeure olympienne en trembla.

L’ancienne se tut. Durant toute son histoire, elle enchaina la maille sur ses aiguilles, sans regarder ni ses outils ni la jeune fille.

— Pourquoi il y a deux dieux et déesses guerrières chez les Grecs ? Arès aussi l’est. Vous me l’avez dit l’autre jour.

— Il y a deux manières d’aller au combat : celle des bouchers sanguinaires et celle des tacticiens. Arès pourrait être comparé aux bersekirs nordiques – sauvages, violents et cruels. Il appartient à la première catégorie. Athéna réfléchit. C’est une stratège. Tu pourras remarquer que la sagesse, la prudence, l’intelligence sont une affaire de femme.

Pas chez ma mère. Mais Fati se garda bien de le dire à voix haute.

— Et Métis ? Il ne l’a pas recrachée Zeus ?

— Non. Elle vit toujours en lui et cherche à le tempérer. À faire en sorte qu’il soit moins bête. Malheureusement, avec une conscience aussi brillante qu’elle n’est pas suffisant pour endiguer l’idiotie du dieu.

— Moi j’aimerai bien qu’Athéna mette une raclée à son père ! Après tout, ce serait logique ! Ouranos a été délogé par son fils Cronos. Puis Cronos a été vaincu par Zeus. Pourquoi ce ne serait pas sa fille qui s’emparait son trône à la fin hein ? En plus, elle en aurait toutes les capacités !

La vieille resta muette. Souvent, elle ne répondait pas aux interrogations ou déclamations de Fati. La collégienne s’en offusquait. Plus d’une fois, elle avait déserté la masure contrariée. Parce que dans ces récits, les femmes en prenaient plein les dents. Et la gamine ne comprenait pas pourquoi. Les mythes semblaient toujours s’arrêter avant que ces dernières puissent rentrer dans l’histoire.

Face au silence de son interlocutrice, Fati se leva et quitta la cabane. En refermant la porte, ses yeux se posèrent sur un objet à moitié dissimulé sous un drap : un étrange bouclier avec une tête hideuse aux cheveux serpentiformes. Elle ne l’avait jamais remarqué auparavant. Comme la pomme d’or un jour. Ou encore une lance ensanglantée – elle avait eu très peur ce jour-là.

 

À la maison, ses parents ne firent même pas attention à son retour. Encore à se disputer la dernière bière. Tant mieux. Elle ne risquait pas de prendre une torgnole pour être rentrée tard après la classe. Ils ne voulaient pas qu’elle se rende chez cette vieille sorcière qui ne sortait jamais de sa cahute. Et qui en savait trop pour une bonne femme. Sa mère l’avait mis en garde : pas question que cette mégère bourre le chou de sa gamine de truc de mito !

Sous son oreiller, elle tira un petit carnet. La tête pleine, elle déversa le flot d’information sur les pages. Pour ne pas oublier. Sa main griffonna les derniers feuillets. Une grimace s’abattit sur son visage. Elle allait devoir, encore, emprunter sans permission, de l’argent à ses parents. Pas le choix. Car entre voler et ne plus se rendre chez la vieille mythologue, elle se décidait vite. Personne ne la faisait plus voyager qu’elle par ses histoires ! Grâce à la conteuse, Fati avait découvert des pays, des villes qu’on ne trouvait pas toujours dans le dictionnaire ! Encore moins sur les cartes. Et ce, sans avoir à quitter son village, elle qui ne pouvait même pas partir en sortie scolaire. Pas de pognon à gaspiller, disaient les parents.

 

Vivement demain pour un autre mythe.

 

*

 

La vieille soupira. Son tricot se terminait. Dommage. Elle avait apprécié de travailler sur cette réalisation. Assez, complexe, car, malgré les apparences, elle ne maitrisait pas tous les points. Le péplos serait trop long si elle continuait ainsi.

D’un coup sec, elle coupa le dernier fil.

 

*

 

La voiture, lancée à plus de 180 km/h sur cette route de campagne, n’avait pas vu la collégienne qui traversait.

 

 

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